Vers la résolution de l’énigme Naundorf (33) ?

Le Moniteur Viennois du 08 septembre 1928

Quant à M. Brémond, dont les anti-survivantistes ont d’abord contesté l’existence, puis les fonctions auprès de Louis XVI, et enfin l’autorité, à l’égard de la reconnaissance qu’il fit de l’identité de Louis XVII avec Naundorff, il suffit de lire les mémoires de Gouverneur Morris, au cours de la période comprise entre le 9 avril 1791 et le 27 juillet 1792, pour se rendre compte de l’importance du rôle qu’il joua en tant qu’intermédiaire entre la Cour et le ministre de Monciel, d’une part, et la Société des Jacobins de l’autre. () Gouverneur Morris. Op. cit., pp. 223-266). Brémond est également cité dans une lettre adressée de Gléresse (Suisse), le l » r mars 1790, par Louis de Narbonne à Mallet du Pan, comme auxiliaire de Mallet, alors officiellement chargé de mission par Louis XVI.

Mallet cite également Brémond comme ayant en 1794, tracé de concert avec le chevalier de Lameth et Mathieu Dumas, le plan d’une conspiration qui avait pour but de renverser Robespierre, et de rétablir la monarchie dans la personne de Louis XVII. (Mallet du Pan. Mémoires. T. II, p. 93). Etant donné ce que l’on sait des sentiments qu’éprouvait le Comte de Provence à l’égard de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il est facile de se rendre compte de la profondeur de la déconvenue que lui apporta la nouvelle de l’évasion et de la survie de leur fils, qu’il avait tenté de faire passer pour bâtard. S’emparer à son tour de l’enfant que îes jacobins avaient jugé bon de faire sortir du Temple, et l’enfermer dans quelques in-pace jusqu’à sa mort, telle devait être la première idée qui devait surgir dans l’esprit du Prétendant. Vers 1911, époque à laquelle M. Lenotre publia la troisième série de ses études intitulées Vieilles maisons, vieux papiers, une singulière et persistante tradition subsistait dans la région frontière comprise entre Mons et Valenciennes. On y assurait qu’au commencement d’août 1795, quelques semaines après l’évasion, deux voyageurs étrangers, accompagnés d’un domestique, avaient séjourné dans le pays ; ces personnages étaient, disait-on, des membres de la maison royale de France, ou tout au moins des princes de la plus haute lignée, et leur passage coïncida avec un drame effroyable, dont les archives judiciaires locales ont conservé le récit, sans en contenir les causes, demeurées mystérieuses. Le 7 août, les voyageurs étaient arrivés à Valenciennes, porteurs de passeports en règle, indiquant qu’ils venaient de Chaudesaigues, petite ville du Cantal située sur la route de St-Flour à Rodez, à vingt lieues de cette ville. Rodez était comme l’on sait, la patrie de Fualdès, qu’un témoignage écrit, déposé en septembre 1825 entre les mains du commissaire de police Genaudet, et transmis par celui-ci au ministre de l’intérieur, désigne comme ayant favorisé la sortie de Louis XVII du Temple.(Archives Nationales. F. 7. 6979. Dossier Mathurin Bruneau. Lettre adressée à Genaudet par l’ancien chef vendéen Selin de Sincère. On sait comment Fualdès périt assassiné à Rodez, sous la Restauration, dans des circonstances aussi mystérieuses que dramatiques.

Il était donc possible à des enquêteurs venus d’Italie d’obtenir dans ce pays d’utiles indications. Les voyageurs séjournèrent quelques jours à Valenciennes, comme s’ils attendaient une personne qui ne vint pas. Puis, ils franchirent la frontière par Onnaing, Quarouble et Marchipout, et se dirigèrent vers un château voisin où ils furent conduits par un guide du pays. Quand celui-ci revint chez lui, il raconta qu’au cours du trajet, des coups de feu avaient été tirés sur les étrangers, et leur domestique, s’adressant à l’un d’eux, avait crié : « Monsieur le Duc ! nous sommes perdus !.. » Pendant le mois de septembre, les inconnus, désireux de rester en communication avec la France, d’où devait arriver celui qu’ils attendaient toujours, louèrent deux chambres à l’auberge de la Houlette, située sur la route près de la frontière. L’une de ces chambres avait été richement meublée, en vue de recevoir un personnage considérable. Cette période d’attente se prolongea jusqu’au 22 novembre. Ce jour-là ils envoyèrent leur domestique à la Houlette, pour avertir le sieur Couez, aubergiste, qu’ils ne viendraient pas, En arrivant, le domestique trouva a l’auberge deux joueurs de violon qui sortirent vers dix heures du soir. Ces derniers devaient déposer qu’après avoir quitter la Houlette, ils avaient rencontré une troupe de militaires en armes, marchant d’un bon pas, et se dirigeant vers l’auberge. Le domestique vit arriver la troupe, elle était conduite par un certain La Mouche, connu pour être le lieutenant d’un redoutable malfaiteur nommé Monneuse, qui terrorisait le pays à la tête d’une bande de chauffeurs, et qui devait être exécuté en 1798. Le domestique se réfugia sur les toits pendant que la bande entrait à l’auberge. Il réussit à s’échapper par l’extérieur, rejoignit ses maîtres, et partit avec eux pour l’Allemagne. Le lendemain de cet incident, des voisins pénétrèrent dans l’auberge, d’où nul ne sortait ; l’aubergiste et sa famille y compris les serviteurs et les enfants en bas âge, avaient été assassinés à coups de sabre. Neuf cadavres baignaient dans leur sang. Dès le début de l’information judiciaire, les magistrats se rendirent compte que les vols qui avaient accompagné le crime n’en étaient que le motif apparent. L’instruction vite abandonnée, se heurta à une succession d’intrigues qui paralysèrent l’action de la justice. Monneuse, accusé par la clameur publique, dut être relâché, aucun témoin n’ayant osé déposer contre lui, tant était grande la terreur qu’il inspirait, et l’affaire dut être classée. (Tous ces détails sont tirés de Vieilles maisons, vieux papier. 3» série de G. Lenotre, p. 343 et suiv. et de La Frontière du Hainaut, de M. Van den Busch, archiviste ). Cinq mois après le drame de la Houlette, dans la nuit du 19 au 20 avril 1796, un autre assassinat était commis dans des circonstances analogues, au château de Vitry-sur-Seine, près de Paris, chez le sieur du Petitval, banquier récemment revenu de Belgique, où il se rendait fréquemment, pour des motifs connus de lui seul. Comme à la Houlette, des malfaiteurs revêtus de l’uniforme de la légion de police, et armés de sabres, s’étaient introduits, pendant la nuit dans la propriété. M. du Petival, sa famille et ses serviteurs avaient été massacrés. Six cadavres avaient été découverts dans la maison ; aucun vol n’avait été commis en dehors des papiers personnels du banquier, qui avaient disparu. (Archives Nationales. BB. î 84 et f. i, c. VU. Seine 18. A. F. IV. 1473. Bulletins de police et extraits des journaux. Cf. Aulard. La Réaction Thermidorienne. T. III, passim (floréal anIV).  De môme qu’à la Houlette, l’instruction judiciaire commencée, n’aboutit jamais à aucun résultat. Ce dernier attentat, commis aux portes de Paris contre une personnalité connue et estimée, émut fortement l’opinion que le gouvernement terroriste avait cependant familiarisée avec les massacres collectifs. « Un document dont il est difficile de contester l’autorité, écrit M. Lenotre, et qui n’est autre que le procès-verbal d’une séance secrè- te du Directoire, au cours de laquelle on voit . les cinq Directeurs, Carnot, Rewbell, La Reveillère-Lepeaux, Letourneur et Barras, s’entretenir de l’enlèvement du Dauphin comme d’un fait avéré et approuvé par eux tous », est «venu jeter sur les faits qui précèdent une éclatante lumière.( G. Lenotre. Louis XVII, p. 243) . L’objet de la réunion des « Cinq Sires » est l’assassinat de Petitval, qui touche à la j question de l’évasion du fils de Louis XVI de la manière la plus directe. (Revue Historique. Mai-juin 1918. Tout le compte-rendu de la séance mériterait d’être reproduit in-extenso).

Dès le commencement de la séance, Rewbell informe ses collègues que le vol n’a pas été le motif du crime. « Ce n’est pas pour le voler, dit-il, qu’on a assassiné le malheureux Petitval, on l’a assassiné pour des motif que nous soupçonnons, et l’adage latin trouve ici son application : is fecit cui prodest… Le fait qu’on n’a rien volé, sauf les papiers est trop significatif pour qu’il puisse passer inaperçu, et naturellement il confirme les communications que nous avons reçues antérieurement au crime et nos propres conjectures. En raison du caractère particulier de cette affreuse affaire, j’estime qu’il faudra recommander la plus extrême circonspection aux agents et aux magistrats chargés des recherches et de l’instruction. »

Un peu plus loin, Rewbell reprend : « Depuis un certain temps, Petitval faisait de continuels voyages, on ne sait exactement où il se rendait, ni pour quels motifs il s’absentait aussi fréquemment. J’ai appris cependant par une lettre de Tort de ta Sonde qu’il était en Belgique il y a quelques semaines. Les assassins n’ont pas manqué de tuer les domestiques qui auraient pu fournir des renseignements sur les allées et venues de leur maître. »

P. Barras. — « On a égorgé les domestiques qui étaient particulièrement attachés à sa personne ; la femme de chambre qui soigna l’enfant que vous savez, a eu la tête coupée. »

Plus loin, la discussion se précise : La Réveillère-Lepeaux. — « Que disait au juste Tort de la Sonde dans sa lettre ? »

Rewbell. — « Il prétendait que Petitval avait remis 70.000 livres à Cambacêrès une première fois et 25.000 quelques semaines après. »

La Réveillère-Lepeaux. — « Pour quel objet, ? » Rewbell. — « Pour que Cambacêrès s’occupât du fils de Louis XVI et que l’on fit la preuve juridique de sa substitution. » Letourneur. — « Est-ce possible en droit ? » –  Rewbell. — « Oui. » Carnot. — « Tort de la Sonde a la réputation d’un financier taré et véreux. » P. Barras. — « La réputation de Tort de la Sonde ne nous regarde pas ; nous n’avons qu’à vérifier l’exactitude de ses renseignements. » La Réveillère-Lepeaux. — « Une lettre adressée à Cambacêrès à interceptée par la police, semble confirmer la révélation de Tort de la Sonde. Qui a écrit cette lettre ? » Rewbell. — « Un certain homme de loi du nom de Paris de l’Amaury. » . . .

Petitval poursuivait le recouvrement des sommes dues au fils de Louis XVI, mineur, et il voulait rendre à cet enfant son existence légale… Louis XVI avait remis à Malesherbes des procurations écrites et signées de sa main. Malesherbes, de son côté les avait données à Petitval ; ces procurations valaient ce qu’elle valaient, elles pouvaient suffire aux yeux de tout dépositaire de bonne foi ; même au point de vue strictement juridique, elles n’étaient pas sans valeur. » Ces réminiscences d’un passé récent en amènent d’autres :

La Réveillère-Lepeaux. — « Je suis, pour ma part, complètement étranger aux intrigues de ces dernières années. On s’aperçoit aujourd’hui combien la politique des anciens Comités de gouvernement a été funeste, tous nos embarras.viennent de cette politique ; il était contraire aux principes républicains d’enfermer les enfants de Louis XVI; cette mesure ne se justifiait à aucun point de vue ; on n’avait pas à faire supporter à ces enfants les fautes de leurs parents ; leur emprisonnement ne pouvait s’éterniser, on eût été dans l’obligation d’y mettre un terme; comme on a rendu la fille à la liberté, on aurait dû un peu plus tôt ou un peu plus tard ouvrir les portes au fils. » P. Barras. — On pouvait remettre la fille à une puissance étrangère, non le fils. Même en France, sur le territoire national, on ne pouvait rendre au fils la liberté complète ; je l’ai déclaré au représentant de la droite à la veille de Thermidor. » Carnot. — « Alors pourquoi ne pas le laisser au Temple ? »

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